Du « Moi Quantifié » au corps comme objet connecté. Par Marie-Julie Catoir-Brisson

Photographie réalisée par Benjamin Rasmussen pour Bloomberg Businessweek (juin 2014).

Photographie réalisée par Benjamin Rasmussen pour Bloomberg Businessweek (juin 2014).

Les objets connectés et les écrans portatifs s’intègrent petit à petit dans notre vie quotidienne. Ils se miniaturisent, deviennent de plus en plus ergonomiques et de moins en moins perceptibles sur le corps humain. Ils peuvent recueillir des données physiologiques, comportementales et géo-localisées. On voit aussi se développer une culture du corps appareillée par des objets technologiques permettant de mesurer la performance physique, dans la mouvance du fitness. Au point que l’on est entré dans « la culture du Moi quantifié (1) », basée sur l’interconnexion entre écrans portatifs, objets connectés et réseaux sociaux.

Dans cette nouvelle ère, la « mesure des paramètres personnels » est le maître mot. De nombreux objets au design de plus en plus travaillé accompagnent ainsi les sportifs ou les simples citoyens désireux de récolter des données sur eux-mêmes.

Chris Dancy est un exemple frappant de cette pratique. Ce citoyen nord-américain enregistre jour et nuit des quantités de données sur lui-même. Il se présente sur son site web comme l’homme le plus connecté du monde : il porte au quotidien un ensemble de capteurs mesurant ces données physiologiques (brassard BodyMediaFit, ceinture Lumoback, bracelet Fitbit, Montre Samsung (3) et des écrans portatifs connectés qui enregistrent ses déplacements et les géolocalisent (appareil photo miniature, Google Glass). Toutes ces données sont ensuite récoltées et stockées sur son Iphone. Chris Dancy se surnomme lui-même « mindful cyborg ». Son usage des objets connectés semble constituer une étape intermédiaire dans l’émergence d’un corps hybride, qui incorporerait la technologie dans la chair, dans la lignée du transhumanisme et des NBIC.

Photographie publiée sur le site de Paris Match (juillet 2014).

Photographie publiée sur le site de Paris Match (juillet 2014).

On peut s’interroger sur ce qu’implique l’intégration de ce type d’objets technologiques dans notre vie quotidienne. Cela soulève de nombreuses questions qu’il semble intéressant de penser dans une approche transdisciplinaire.

Tout d’abord, le corps mesuré, quantifié et considéré comme un ensemble de données physiologiques, relève d’une problématique de santé publique : le corps est-il réductible à un ensemble de données d’un point de vue médical ? Il s’agit donc de repenser les Big data à l’échelle de l’individu : que faire de toutes ces données et surtout qui peut les interpréter ? Cette quête de la transparence totale via ses objets connectés a tendance à bouleverser le schéma communicationnel traditionnel de la relation médecin-patient. Les médecins devront bientôt devoir gérer de nouvelles données récoltées par le patient lui-même dans son dossier médical. Le plus troublant dans cette culture du « moi quantifié (4)», c’est que « presque tous ceux qui ont utilisé ces appareils déclarent qu’ils ont modifié leurs habitudes d’une manière ou d’une autre (5).» Ce qui signifie que l’usage de ces objets connectés au quotidien transforme le rapport de l’individu à son propre corps et surtout à sa représentation. L’importance de la dimension de feed-back de l’individu sur ses activités quotidiennes n’est pas anodine. Tous ces appareils qui accompagnent l’individu chaque jour l’amène à construire une représentation chiffrée de son propre corps.

Ce qui implique aussi une réflexion d’ordre bio-éthique et politique pour penser le devenir de l’humain et de l’identité de l’individu dans le monde des Big data. En effet, qu’advient-il des données personnelles enregistrées sur les différents écrans portatifs et objets connectés ? Utilisés à des fins commerciales, ils pourraient porter atteinte aux libertés des données informatiques et numériques et aboutir sur une société du contrôle, via des technologies de plus en plus intégrées dans l’intimité de notre corps. Dans le contexte de la privatisation des assurances de santé, ces objets connectés pourraient aussi engendrer une marchandisation des constantes biologiques et médicales, qui exclurait les moins performants d’entre nous. Le développement des Big Data devient en outre un enjeu en termes de marketing, puisqu’il permet une traçabilité de la consommation sur le web et la possibilité d’une prédiction comportementale des consommateurs. Ainsi, les données accumulées sur ces différents capteurs pourraient constituer une véritable aubaine pour les grands groupes que sont Google, Samsung ou Apple si cette pratique se généralisait… aboutissant alors à une nouvelle forme d’asservissement volontaire.

Ensuite, les lunettes connectées modifient le rapport entre espaces privé et public, parce qu’elles permettent de prendre une photo à tout moment des passants dans la rue. Aux Etats-Unis, certains citoyens « revendiquent le respect de la vie privée et veulent échapper à la surveillance que cette nouvelle technologie risque d’introduire. (5) » La crainte d’un Big Brother réapparait avec les lunettes connectés, symbolisant les « yeux greffés (6) » de Big Brother en chacun des utilisateurs les portant. Cela soulève des enjeux psychanalytiques qui renvoient à la problématique du regard. En effet, Si « l’œil humain se voit appareillé d’un écran et d’une caméra… qui regarde et qui est regardé ? (7)» Les lunettes connectées peuvent ainsi provoquer un sentiment d’intrusion dans la vie d’autrui, parce qu’elles mettent le sujet « en position d’objet vu (8)». De plus, si la promesse de ce type d’appareil est celle d’une réalité augmentée, il engendre surtout une saturation du « champ de vision par une profusion d’images (9)» dont il faut aussi analyser l’impact sur le rapport à son propre corps.

Enfin, il faut aussi penser le lien entre le corps, les nouveaux médias et l’internet des objets, en tenant compte du fait que la culture du « Moi quantifié » donne un rôle majeur aux écrans mobiles (Smartphones et tablettes tactiles notamment). Les différentes données issues des objets connectés peuvent être représentées sous la forme d’images et schémas sur les écrans mobiles. Il semble important d’analyser en particulier les différents types d’images qui circulent sur ces appareils, ce qui renvoie à la problématique de la data-visualisation appliquée au corps humain. On pourrait ainsi se demander si le corps peut devenir un objet médiatique quantifiable, voire un objet connecté comme les autres ?

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Notes :

[1] Lamontagne Denys,  « La culture du Moi quantifié – le corps comme source de données », article publié le 26 mai 2014 sur la plateforme ThotCursus. URL : http://cursus.edu/article/22099/culture-moi-quantifie-corps-comme-source/#.U_dcR0sQ4b8

[2] Ibid.

[3] Pour comprendre comment fonctionnent ces capteurs, on peut se référer au « Guide to self-Tracking Tools ». URL : http://quantifiedself.com/guide/

[4] Lire aussi à ce sujet la Conférence TED de Gary Wolf : The Quantified Self. URL : http://www.ted.com/talks/gary_wolf_the_quantified_self

[5] Lamontagne Denys,  Op.cit.

[6] Corpelet Dominique, « Le monde omnivore de Google Glass », in Lacan quotidien n°413 du 2 juillet 2014. URL : http://www.lacanquotidien.fr/blog/wp-content/uploads/2014/07/LQ413.pdf

[7] Ibid.

[8] Ibid.

[9] Ibid.

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