Le cadre des écrans par Anne Beyaert-Geslin

Le cadre des écrans n’est plus associé à la contemplation qui est le terme toujours associé à l’observation du tableau et du paysage mais se prête au contraire à des usages actifs, à différentes pratiques qui accompagnent la transformation du statut d’image en celui d’interface. Une fonction pratique prend de l’importance, notamment avec le stade le plus actuel des écrans, celui qui commence avec les ordinateurs portables et s’accomplit avec les téléphones et les tablettes portatives transformées en support d’inscription, en cadre polyvalent d’un appareil photo ou d’une console de jeux, etc. Comment cette fonction pratique fait-elle évoluer postures et gestes ?

Nous reprenons pour cela une schématisation faite par ailleurs (Beyaert-Geslin, 2012), à propos des sièges et partons du principe que ceux-ci mettent les objets à disposition du corps, lui permettant en retour de se mettre à la disposition d’un autre sujet ou d’un objet. Ils assurent ainsi la construction et le partage de la présence, c’est-à-dire tout à la fois l’éveil à soi, la présence à l’autre et la présence de l’autre à soi. L’offre de repos du siège réfère à des pratiques diverses mais à chaque fois, une certaine tension cognitive doit être corrélée à une tension corporelle. En quoi les écrans et leurs cadres reconsidèrent-ils cette équation ? Tout d’abord, on ferait valoir une règle générale d’accentuation de la mobilité du corps, suivant notamment l’approche de Serres (2012) et un ramollissement généralisé des postures. La mise en évidence d’un second support permet de structurer notre approche.

De la même façon que nous avons envisagé une graduation entre les différents sièges (chaise, fauteuil, lit), on peut en effet envisager une graduation entre l’ordinateur fixe, le portable, la tablette et le téléphone portable qui permet de passer de la position la plus immobile, où l’on est un observateur fixe devant l’écran, à la plus mobile où l’on se déplace avec lui, en passant par des positions provisoires autorisées par l’ordinateur portable ou la tablette. L’ordonnancement de ces objets obéit alors aux doubles critères de poids de l’objet et de mobilité du corps.

Deux concepts sont alors interrogés, celui de posture corporelle qui concerne l’attitude, c’est-à-dire une manière de tenir son corps, et celui de geste, qui est le mouvement d’une partie du corps. Pour décrire les changements occasionnés par l’avènement des écrans, il faut tenir compte de leur capacité à synthétiser différentes prothèses qui, toutes, étendent leur action sur le monde. Les cadres des écrans mettent le corps en mouvement, le ramollissent, élaborent des postures intermédiaires et de nouveaux gestes mais synthétisent aussi des gestes multiples et intériorisés, potentialisés par des logiciels complexes. L’apport de Flusser (1999) permet de comprendre comment les mains s’adaptent à ces objets complexes. Au travers du geste de faire, il montre une tension symétrique des deux mains qui tentent de se rejoindre en assignant toujours la praxis à la gauche, et la théorie à la droite comme pour faire coïncider la théorie avec la praxis et assurer le réajustement de la valeur.

Ces quelques éléments de réflexion suffisent à révéler une plasticité des objets aussi bien que des corps et nous permettent d’associer aux métamorphoses de la connaissance occasionnées par les écrans des métamorphoses du corps tout aussi considérables.

 

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